Savâneh ,Intuitions des amants

Pour présenter le programme

Savâneh

Ahmad Ghazali

L’auteur de cet ouvrage inédit que nous portons à la connaissance des lecteurs francophones est Ahmad Ghazâli. Son traité de l’amour, Savâneh1, Intuitions des amants, est le plus ancien et probablement le premier traité en persan sur l’amour.

Ce traité est considéré par les érudits iraniens et les spécialistes occidentaux comme un chef-d’œuvre de la littérature persane. Le texte a été commenté par plusieurs grands mystiques, poètes et écrivains de l’époque comme ‘Ayn-al Qodhât Hamadani, Fakhr ed-Din ‘Arâghi, Ezzed-Din Mahmoud Kâshâni, Hossein Nâgouri, et il a été la source d’inspiration de tous les grands poètes persans, Sanâ‘î, ‘Attâr, Nezâmî, Sa’adi, Hâfez et Rûmî.

Ahmad Ghazâli (1061-1126) est considéré à juste titre comme le fondateur de la religion d’amour, « Madhhab-é ‘Eshq », dans le monde iranien, et ses idées sur l’amour absolu se sont répandues à travers toutes les œuvres majeures de la littérature classique persane. Il est le disciple de l’un des plus grands mystiques musulmans d’origine iranienne, Husayn Mansûr Hallâj (857-922), et a repris sa thèse principale, qui identifie l’amour à l’essence divine, comme la base de sa métaphysique et de sa psychologie spirituelle de l’amour. Si la plupart des soufis orthodoxes considèrent l’amour comme un attribut de Dieu, Ghazâli l’identifie à Son essence. Ainsi, la Réalité absolue pour lui est l’amour.

À l’instar de Rouzbehan Baqli, de ‘Attâr et de la plupart des grands poètes et mystiques iraniens, il multiplie les citations tirées de l’œuvre de Hallâj et contribue ainsi à la survie de ce grand martyr vénéré par Louis Massignon.

L’importance de ce traité réside aussi dans le fait qu’il précède l’œuvre magistrale de l’un des plus grands philosophes et mystiques arabes, Ibn ‘Arabî (1165-1245), dont les écrits principaux sur l’amour reflètent d’une manière indirecte les influences de la religion d’amour fondée et développée par les mystiques iraniens. Les poètes et les mystiques iraniens, comme Fakhr ed-Din ‘Arâghi, ont subi à leur tour la double influence de Ghazâli et d’Ibn ‘Arabi.

Une particularité de Savâneh est son expression linguistique et littéraire. Écrit dans une langue littéraire sublime et précieuse, « une langue d’allusion », réparti en 77 chapitres, le Traité est un texte court, dense, riche et profond, pourtant facile à comprendre et accessible à des lecteurs non initiés aux idées mystiques, grâce à son style qui combine la prose et la poésie, une initiative sans précédent dans la tradition de la prose en Iran, et grâce aux contes et proverbes et surtout en raison d’une multitude de vers de sa propre composition ou empruntés aux autres poètes persans. Sa’adi, auteur célèbre du Jardin de roses et maître incontesté de la prose persane, a construit son œuvre selon le modèle de Savâneh en illustrant ses idées par des pièces en vers.

Un texte d’une portée métaphysique, basé sur quelques idées essentielles coraniques, qui pourtant évite d’employer des termes philosophiques et théologiques techniques et qui recourt plutôt aux histoires d’amour de Leili et Madjnoun et du sultan Mahmoud et son aimé Ayaz. Ce choix d’expression se justifie par la nature de ce récit qui est avant tout la quintessence d’une connaissance intuitive des « réalités spirituelles » de l’amour, acquise par une expérience directe et personnelle.

Le programme de la journée 25

Présentations et Lectures

1. Présentation de l’auteur : Ahmad Ghazali

2. Présentation de l’œuvre : Savâneh

3. Lectures en persan (Jalal Alavinia et Fereshteh Jame (Alavinia) et en français (vos amis / amies)

Prologue

Ce traité, réparti en quelques chapitres, porte sur les réalités spirituelles de l’amour, quoique le récit de l’amour ne s’exprime pas en mots ni en phrases. Car ces réalités sont comme des vierges que les mots ne peuvent pas déflorer. Pourtant c’est notre tâche de marier la virginité de ces réalités et la virilité des mots dans l’intimité de la parole. Mais la phrase dans ce récit n’est qu’une allusion à des sens différents. Donc, celui qui n’a pas une expérience directe de l’amour ne pourra pas la comprendre. Deux principes procèdent de ce récit : l’allusion véhiculée par la phrase et la phrase exprimant l’allusion. Les mots substitués à une allusion sont tranchants comme la lame d’une épée, mais on ne peut pas voir la chose exprimée sauf par l’œil intérieur. Si des choses incompréhensibles sont dites dans ces chapitres, elles sont de la nature des réalités mentionnées, et Dieu est le plus savant.

Un ami proche parmi mes plus chers frères, m’a demandé d’écrire ce que je connais à propos de la signification de l’amour absolu en quelques chapitres, pour qu’il puisse, chaque fois qu’il souhaite et lorsqu’il ne peut pas toucher cette réalité, étudier ces chapitres et se servir de ses illustrations en vers.

J’ai satisfait sa demande et, pour être juste envers lui, j’ai rédigé quelques chapitres, sans aborder un point de vue particulier, sur les réalités, les modes et les objectifs de l’amour à condition qu’ils ne soient pas attribués au Créateur ni aux créatures. J’ai écrit ces mots pour que mon ami puisse y trouver sa consolation lorsqu’il se trouve sans recours. Même si le poète a dit :

Chaque médecin te prescrit un médicament,

mais seuls les mots de Leili peuvent te guérir.

Quoique…

Si j’ai soif de l’eau de sa bouche,

je boirai du vin à sa place.

Mais le vin, comment peut-il remplacer son eau ?

Pourtant il peut soulager mon cœur souffrant !

4

Lorsque l’esprit entra du néant en existence, l’amour attendait sa monture à sa porte. Je ne sais pas quelle combinaison se produisit au début : si l’esprit forma l’essence et l’amour son attribut ou si l’amour constitua l’essence et l’esprit son attribut. En tout cas, l’amour trouva la maison4 vide et il s’y installa.

La différence entre les objets vers lesquels l’amour s’oriente est accidentelle. Sa vérité transcende toutes les directions. Pour être amour, il n’a nul besoin de se tourner vers une certaine direction5. Pourtant, je ne sais pas vers quelle terre la main libre du Temps6 porta de l’eau. Quand un palefrenier monte la monture d’un roi, le fait qu’elle ne lui appartienne pas ne dérange personne. Notre parole ici n’est qu’une allusion.

Parfois, on confie une poterie à un apprenti pour qu’il se forme en maître. Parfois aussi, on lui donne une perle rare que la main habile de son maître n’ose toucher encore moins percer.7

Quand le caméléon du Temps fait paraître avec ses couleurs variées des images merveilleuses et trompeuses sur les visages des souffles, il n’y laisse aucune trace, car il marche sur les eaux ou plutôt dans l’air, et les souffles sont de l’air.

5

Tantôt l’esprit est comme la terre

pour l’arbre de l’amour.

Tantôt il est comme une essence

avec l’amour pour son attribut

qui se réalise à travers lui.

Tantôt il est comme un partenaire

partageant la même maison que l’amour.

Tantôt l’amour devient l’essence